Shawn of the Serge
Au bord de la petite route qui serpente au creux de la vallée, on peut trouver une auberge, qui dans l’obscurité pourrait même sembler accueillante, avec les deux grandes portes en chêne ornant sa façade. Et si par une nuit sans lune on s’approche de la bâtisse pour regarder à travers l’une des fenêtres crasseuses, on peut voir… on ne peut en fait rien apercevoir tant la saleté est ici chez elle…
Mais si, armé d’un marteau et d’un burin, on décroche la crasse, après s’être assuré qu’elle n’ait plus rien de vivant, on peut enfin remarquer en jetant un regard par la fenêtre que tous les clients et que même le tavernier se rassemblent autour d’une table occupée par un homme encapuchonné, à l’air sinistre. D’ailleurs, en observant de plus ou moins loin la mine des clients, on aurait tendance à aller récupérer le plus vite possible le regard jeté à l’intérieur, de peur de ne jamais le revoir, sinon sur un étalage de marché au puces, au rabais…
L’homme qui capte toute l’attention est de la race des conteurs, de ceux qui savent faire vivre leurs récits à leur auditoire. Là où quelqu’un de normal vous donnerait une vague faim en vous décrivant une table bien remplie, un conteur vous mettra la salive à la bouche, fera apparaître des couverts dans vos mains et préparera même vos intestins à une digestion aussi massive qu’ardue.
Tous les clients de l’immonde auberge sont tournés vers lui, et chacun a le regard rivé sur ses lèvres, pour tenter de lire ses paroles avant de les entendre, pour être le premier à connaître la suite de ses fabuleuses histoires.
Conteur : On raconte que tout comme le paradis, l’enfer ne peut pas lui non plus accueillir tout le monde. On assiste donc depuis quelques temps à un phénomène de rejet des âmes damnées, qui reviennent sur Terre pour nous hanter. Embêtant, me direz-vous, ce à quoi je vous répondrais oui. Et donc… Oui Roger ?
Roger : Je comprends pas bien, il y aurait trop d’âmes en enfer ?
Conteur : Oui exactement, et donc…
Roger : Les âmes reviennent donc de l’enfer ?
Conteur : Oui exactement, et donc…
Roger : Tu veux dire que les loyers seraient trop cher là bas ?
Conteur : Oui exactement… Mais non pas du tout !
Roger : Alors les âmes auraient des problèmes à vivre à plusieurs ?
Conteur : Mais c’est pas ce que je…
Roger : Moi par exemple je sais que j’ai du mal à supporter la foule…
Conteur : Sortez-le… Il recommence à réfléchir…
Le bandit… L’aubergiste se lève et reconduit donc Roger à la porte.
Roger : Moi ce que j’en dis… Ça sent la transpiration quand y a beaucoup de monde…
La porte se referme sur Roger, et alors que l’aubergiste la referme à clé, on peut entendre «Les âmes auraient donc des problèmes de transpiration ?»
Conteur : Les âmes déchues quittent donc l’enfer et reviennent dans nos régions, pour se venger du monde qui les a vues mourir.
Aubergiste : Conteur, j’ai payé le supplément pour une histoire vraie et tu nous racontes encore une de tes légendes abracadabrantes… Et en plus c’est pas donné…
Conteur : Non, cette histoire est bien réelle. Si on se promène du côté du bois maudit, qu’on s’arrête la nuit, à la lisière de la forêt et qu’on tend l’oreille, on peut entendre des rires déments. Et cela depuis deux semaines. J’y suis moi-même allé pour vérifier.
Aubergiste : Oui, c’est vrai, mais…
Conteur : Je me suis renseigné auprès des sages, et l’auteur de ces rires inhumains est d’après eux un démon revenu nous hanter. En effet, toujours selon eux, il y a deux cents ans et deux semaines exactement, un homme est mort dans le bois maudit.
Aubergiste : C’est la vérité, tout le monde connaît l’histoire. Mais…
Conteur : Abandonné quelques jours plus tôt par celle qu’il pensait être l’amour de sa vie, il partît pour une marche en forêt, pour emprunter une dernière fois les sentiers sur lesquels ils avaient été heureux ensemble. Puis, aux alentours de la maison de son adorée, il attacha la corde qu’il avait préparé le matin même à une branche et se donna la mort.
Aubergiste : L’histoire est tristement célèbre, on raconte même…
Conteur : On raconte même qu’à l’instant où le malheureux rendait son dernier soupir, un écureuil assis sur une branche voisine versa une larme. Oui, je le sais. Mais pour en revenir à cet homme, les sages m’ont assuré qu’il revenait hanter cette partie du bois, pour tourmenter celle qui le fit souffrir, et celui qui prit sa place.
Aubergiste : Mais…
Conteur : Oui je le sais, cette femme est morte depuis bien longtemps, mais en enfer le temps n’est pas le même, et les supplices encourus ont du rendre fou le malheureux, qui vient maintenant rire au visage de celle qu’il aimait. Deux cents ans trop tard, la maison étant désormais habitée par un marchand de légumes.
Aubergiste : …
Roger : Ah mais vous parlez de Serge là ! Ça fait pas deux cents ans mais juste deux semaines qu’il s’est fait larguer par la fille du marchand de légumes, et il va rire le plus fort qu’il peut toutes les nuits à sa fenêtre…
Conteur : Euh… pour les maudire, elle et l’homme qui l’a remplacé dans son cœur ? ?
Roger : Nan… Juste pour faire chier…
Aubergiste : C’est ce que j’essayais de vous faire comprendre depuis tout à l’heure… Mais dis moi, Roger, je ne t’ai pas mis à la porte il y a cinq minutes ?
Roger : Tu m’a sorti par la porte de droite, puis tu l’as fermée… J’en ai profité pour aller pisser et puis je suis revenu par la porte de gauche… Tu la laisses tout le temps ouverte pour le chien…
Aubergiste : Et merde…
* * * * *
Il est incroyable de voir comme la forêt est belle la nuit. Même le bosquet le plus sordide le jour paraîtra… aussi sordide la nuit, mais beau. Et si l’on souhaite le démontrer, le bois maudit présente un exemple de choix. On ne pouvait refuser de reconnaître une certaine beauté aux lieux une fois la nuit tombée, bien qu’un jeu d’ombres inquiétant et une foule de rumeurs ridicules circulent entre les troncs des arbres plusieurs fois centenaires.
L’une des particularités de l’imaginaire rural est sa fécondité. Des dizaines et des dizaines de légendes avaient traversé les siècles… En écoutant un peu les conversations, on pouvait remarquer que le mythe du bûcheron manchot revenait très souvent. On encourageait en effet les enfants à travailler aussi dur que ce brave homme qui avait décidé de continuer son métier, même après l’amputation de ses deux bras pour raisons fiscales. Même si il est vrai qu’abattre une cinquantaine d’arbres par mois avec les dents relève de la prouesse, on peut trouver inconvenant de citer comme exemple à ses enfants un gros rongeur barbu qui a vécu en ermite toute la fin de sa vie.
Étonnant de voir comme à la campagne les parents s’en remettent aux légendes pour élever leurs enfants. Une mère trouve que son chéri mange trop de sucreries ? Elle n’a qu’a lui raconter le mythe du pâtissier incontinent, qui lui, devant ses ennuis avec les créanciers, a préféré travailler vingt deux heures par jour et garder ses bras. Si tant est que l’histoire soit racontée avec assez de détails, elle peut être sûre de ne jamais avoir à vendre l’un de ses membres pour lui payer une opération des dents…
Mais revenons à la beauté des lieux. La lumière de la lune colore les arbres de gris et de violet. Là où subsiste l’eau d’une ancienne pluie on peut admirer des reflets argentés. La vie nocturne dicte ses lois. Deux oiseaux sur une branche profitent de la soirée, la mère couve ses œufs pendant que son mari, consciencieusement, prépare les mouillettes. Une marmotte, exténuée par sa journée de travail, lit son journal en mangeant du chocolat. Et tout d’un coup…
« MWAHAHA. MWAHAHAHAHAHAHAHAAA ! mwahahahaha… <tousse> Mhh… Mhh ! MhhhMWAHAHAHAHAHAHAHAHAHAHAHAAAAAAAAA !!!! »
Encore une fois le cri résonne dans la forêt, et la faune lui répond. Un cerf, terrorisé, s’enfuit au hasard et rentre dans un arbre. Effrayés par le choc produit, deux oiseaux s’envolent en piaillant. Une chouette perchée sur la branche d’un pin une vingtaine de mètres plus loin juge bon de se moquer d’eux et les suit du regard pendant leur envol. Un craquement arrête la rotation de sa tête, c’est la troisième luxation du cou qu’elle se fait en une semaine… Sous le coup de la douleur, elle bat des ailes, ce qui par un curieux mouvement d’air entraîne la chute d’une pomme de pain.
Serge : Aïe ! Mais c’est pas possible, ça fait trois fois cette semaine !
About this entry
You’re currently reading “Shawn of the Serge,” an entry on Lutin Bisous?
- Published:
- juin 2, 2008 / 4:06
- Category:
- Textes
- Tags:
3 Comments
Jump to comment form | comments rss [?] | trackback uri [?]